Expo | J.K. Huysmans, le dernier des décadents

Peu connaissent son nom aujourd’hui, mais l’écrivain et critique d’art Joris-Karl Huysmans était considéré comme l’écrivain « fils spirituel de Zola ». Né Georges-Charles, il était le descendant, par son père, d’une lignée d’artistes peintres flamands et adopta un prénom évoquant mieux ses origines hollandaises. Certains tableaux du plus célèbre de ses ancêtres, Cornelis Huysmans, peintre à Anvers au XVIIe siècle, figurent aujourd’hui à Paris au musée du Louvre.

Caricature de Joris-Karl Huysmans, JKH pour les intimes. Par Alexandre Collignon, Charles Decaux, Georges Tocqueville, revue Les Hommes d’aujourd’hui, n°263, mars 1885.



Sans lui, les bobos n’auraient peut-être jamais existé
Joris-Karl savait s’occuper : figurant parmi les jeunes écrivains proches de Zola, il copine avec Guy de Maupassant et Stéphane Mallarmé, se fascine pour l’occultisme comme ses compères Villiers de l’Isle-Adam et Barbey d’Aurevilly. Ne trouvant pas la plénitude dans ces courants de pensées, il devient dans les dernières années de sa vie un fervent mystique chrétien, fasciné par l’art religieux.
Sans Joris-Karl, les « bobos » n’auraient peut-être jamais existé : avec son roman symboliste culte À rebours (1884), Huysmans a personnifié le dandy dans l’imaginaire collectif. Jean d’Esseintes, héros de son roman inspiré d’une personne réelle (voir tableau ci-dessous), est un homme aisé et reclus, aux caprices d’esthète et au goût pour l’artifice, qui rejette la modernité et cultive des manières de dandy excentrique.

Tableau de Giovanni Boldini, Le Comte Robert de Montesquiou (1897). Il a vraiment existé et n’a jamais pardonné à Joris-Karl Huysmans de s’être inspiré de lui pour créer Jean d’Esseintes, célèbre héros de son roman À rebours.


À rebours, œuvre à part dans l’histoire de la littérature, a trouvé notamment écho auprès d’une jeunesse artiste qui prendrait plus la tard la relève. Un roman total qui créa ce qu’on appelle « l’esthétique fin de siècle ». C’est à dire, une synthèse des bouillonnements intellectuels de son temps : les influences morbides d’Edgar Poe ou Charles Baudelaire, les invitations au rêve des poèmes de Stéphane Mallarmé ou des tableaux de Gustave Moreau, mais aussi le réalisme exigeant des œuvres de la littérature latine de l’époque de la décadence romaine.

Des tableaux célèbres de Manet, Degas, Odilon Redon ou Caillebotte sont présentés dans cette exposition qui réunit un ensemble de pièces impressionnantes.

Un fascinant chroniqueur de l’art et de la vie sous la IIIe République
Jusqu’au 17 janvier 2021, le musée d’art contemporain et moderne de Strasbourg propose une fort jolie exposition nommée L’Œil de Huysmans : Manet, Degas, Moreau. Un parcours entre salon de peinture, cabinets de curiosité et vieilles rues parisiennes qui réussit le pari de rassembler œuvres, objets et écrits bien différents, des carnations d’Edgar Degas aux noirs de Félicien Rops, du livre précieux au traité médical, des parfums élégants à l’article de pacotille.
Une reconstitution comprenant dix salles au total qui montrent de nombreux aspects de l’art et de la vie en France à cette époque, à travers l’un de ses observateurs privilégiés. On découvre au gré des objets et arts qui le fascinent, un personnage complexe.

Détestable à bien des égards (quel poids donner, dans le monde actuel, aux états d’âme d’un homme blanc bien né ?), Joris-Karl Huysmans se révèle être en tout état de cause un fascinant chroniqueur de la IIIe République. Grâce au pouvoir de l’écrit, c’est à travers ses yeux que l’on découvre les riches œuvres présentées dans l’exposition : beaucoup sont accompagnés de critiques rédigées par l’auteur. Il était une plume redoutée du monde de l’art, vive et tranchée dans la critique comme dans l’éloge. Exemple ci-dessous tout d’abord avec une critique littéraire.

« Le Poème en prose des viandes cuites au four. Ce sont les fallacieux rosbifs et les illusoires gigots cuits au four des restaurants qui développent les ferments du concubinage dans l’âme ulcérée des vieux garçons », écrivit Huysmans en 1880 par rapport à l’ouvrage Bibliographie gastronomique de Georges Vicaire.


Dans un café, de Gustave Caillebotte, 1880.

Cette huile sur toile réalisée en 1880 par Gustave Caillebotte, Dans un café, inspire ce commentaire très inspiré à JKH.

Un monsieur, debout, nous regarde, appuyé au rebord d’une table où se dresse un bock d’une médiocre bière, qu’à sa trouble couleur et à sa petite mousse savonneuse nous reconnaissons immédiatement pour cet infâme pissat d’âne brassé, sous la rubrique de bière de Vienne, dans les caves de la route des Flandres. Derrière la table, une banquette en velours amarante, tournant au lie de vin par suite de l’usure opérée par le frottement continu des râbles; à droite, un joli coup de lumière tempéré par un store de coutil rayé de rose; au milieu de la toile, fichée au-dessus de la banquette, une grande glace au cadre d’or tiqueté par des points de mouches, réverbère les épaules du monsieur debout et répercute tout l’intérieur du café. Ici encore nulle précaution, nul arrangement. Les gens entrevus dans la glace, tripotant des dominos ou graissant des cartes, ne miment pas ces singeries d’attention si chères au piètre Meissonier; ce sont des gens attablés qui oublient l’embêtement des états qui les font vivre, ne roulent point de grandes pensées, et jouent tout bonnement pour se distraire des tristesses du célibat ou du ménage. La posture un peu renversée, l’oeil un peu plissé, la main un peu tremblante du joueur qui hésite, la tête penchée en avant, le geste haut et brusque de l’homme qui bat atout, tout cela est croqué, saisi, et ce pilier d’estaminet, avec son chapeau écrasé sur la nuque, ses mains plantées dans les poches, l’avons-nous assez vu dans toutes les brasseries, hélant les garçons par leurs prénoms, hâblant et blaguant sur les coups de jacquet et de billard, fumant et crachant, s’enfournant à crédit des chopes !


Une certaine idée du cabinet de curiosités dans lequel on trouve aussi des œuvres contemporaines qui réinterprètent l’époque.
Côté salon, des fauteuils confortables pour la lecture des livres de Huysmans, mais aussi pour la sieste.
La section affiches et croquis parisiens présente de sublimes créations sur lesquelles les yeux de Huysmans se posaient souvent, en infatigable arpenteur des rues parisiennes et des quartiers désormais détruits par le percement des boulevards haussmaniens.


L’exposition est visible jusqu’au 17 janvier 2021 au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg. Leur collection permanente vaut également le détour !

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